«Ce que vous faites pour nous, sans nous, est contre nous.» Je suis souvent revenu à cette phrase au cours des derniers mois, en travaillant aux côtés de régulateurs des télécommunications à travers l’Afrique. Elle contient une leçon fondamentale, aussi valable pour la transformation numérique que pour les politiques sociales : un progrès qui n’inclut pas délibérément les populations risque de les laisser encore plus en arrière.
La transformation numérique de l’Afrique est souvent racontée à travers le prisme des infrastructures: expansion du haut débit, progression de la téléphonie mobile, essor des plateformes. Ces indicateurs traduisent une dynamique réelle. Mais derrière cet optimisme technologique, une question s’impose: connecter, oui, mais pour qui?
Mes réflexions sont en partie façonnées par ce que je continue d’observer au Sénégal. Les données nationales révèlent un déséquilibre frappant: seuls environ 16 % des populations rurales ont accès à internet, contre près de 60 % à Dakar. Les femmes en zones rurales sont 32 % moins susceptibles d’utiliser l’internet mobile que les hommes, un écart qui, bien que plus étroit en milieu urbain, reste significatif.
Touba, capitale spirituelle du mouridisme au Sénégal, incarne ce paradoxe. Lors du Grand Magal, la ville devient un nœud d'échanges mondiaux où la connectivité est indispensable. Mais une fois les foules dispersées, une autre réalité apparaît.
J’ai rencontré des familles dont les proches à l’étranger avaient acheté des smartphones, des gestes généreux destinés à combler la distance, pour que ces appareils restent finalement sous-utilisés. Dans certains foyers, l’électricité n’est pas garantie. Dans d’autres, le coût des données mobiles place la connectivité hors de portée. Un smartphone, dans ce contexte, devient moins une porte d’entrée vers les opportunités qu’un symbole des inégalités qui structurent l’accès au monde numérique.
La technologie, je l’ai compris avec le temps, ne trahit pas les gens. Ce sont les systèmes qui échouent lorsqu’ils confondent accès et inclusion.
L’Afrique n’est pas traversée par une seule fracture numérique, mais par des fractures internes profondes: entre hommes et femmes, entre zones urbaines et rurales, entre populations défavorisées et vulnérables. Près de 960 millions de personnes vivent dans des zones couvertes par le haut débit mobile sans être connectées. Les femmes restent 29% moins susceptibles que les hommes d’utiliser l’internet mobile, l'écart le plus élevé au monde. Surreprésentées dans l’économie informelle, elles figurent pourtant parmi celles qui pourraient le plus bénéficier du numérique pour développer des micro-entreprises et stabiliser leurs moyens de subsistance.

C’est précisément pour cette raison que la Diversité, l’Équité et l’Inclusion(DEI) doivent passer du statut de préoccupations périphériques à celui de piliers centraux des politiques numériques.
À travers le programme iPRIS, j’ai accompagné les régulateurs de six pays africains dans l’intégration de ces enjeux sociétaux au cœur de leurs Initiatives de Changement; gestion du spectre, concurrence, protection des consommateurs, services financiers numériques. Lors de la session de suivi à Cotonou en février 2026, j’ai animé un module sur la DEI dans la régulation des télécommunications, en posant une question essentielle: quel est l’impact de chaque initiative sur les populations, vues dans leur diversité? Ce qui m’a le plus frappé, c’est la mutation intellectuelle en cours: des institutions qui mesuraient leur succès en termes d’efficacité de marché commencent à demander qui bénéficie de cette politique, et qui risque d’en être exclu.
Mais ce changement n’est pas automatique. Nombre de professionnels du numérique ont été formés à mesurer la réussite à l’aune de l’efficacité; réduction des coûts, rapidité de déploiement, taux d’adoption. C’est une erreur d’analyse. Ignorer les dynamiques sociétales ne rend pas l’innovation plus rapide; cela la fragilise. Les technologies déconnectées des réalités sociales rencontrent des résistances. À l’inverse, les systèmes pensés dans une logique d’inclusion se révèlent plus robustes et plus durables.
Agir exige d’intervenir sur plusieurs fronts: des cadres réglementaires adaptatifs, des marchés concurrentiels, une gouvernance responsable des données, et des stratégies de connectivité qui s’étendent au-delà des grandes métropoles. Plus fondamentalement, cela exige un changement conceptuel: le numérique tend à devenir un bien commun mondial, dont la gouvernance ne peut être abandonnée aux seules forces du marché.
Je demeure résolument optimiste. Le débat s’affine. Les régulateurs posent des questions plus complexes. Les décideurs prennent conscience qu’une connectivité sans inclusion reste fragile.
Revenons un instant à Touba, capitale spirituelle du mouridisme et ville qui, périodiquement, devient l'un des lieux les plus connectés de la région lors du Grand Magal, quand des millions de personnes se rassemblent et que les réseaux numériques soutiennent communication, commerce et coordination à grande échelle. Pourtant, cette intensité est souvent temporaire. Une fois le pèlerinage terminé et les foules dispersées, la connectivité recule vers des usages inégaux, révélant que l'accès seul ne garantit pas une participation durable. Non loin de là se trouve Koki, encore largement un village, où de nombreux jeunes dont l'engagement limité avec internet illustre les conséquences plus silencieuses de la sous-connectivité, un apprentissage contraint, des perspectives économiques plus étroites et une exposition réduite aux écosystèmes numériques. Ensemble, Touba et Koki reflètent le paradoxe qui façonne une grande partie de la transition numérique africaine : des moments de forte connectivité côtoyant des lacunes structurelles persistantes. Le développement numérique inclusif ne consiste donc pas seulement à étendre les réseaux, mais à garantir un usage constant et significatif, afin que les bénéfices du progrès technologique soient plus largement et plus durablement partagés.
L’objectif ne devrait pas être seulement de réduire la fracture numérique, mais de la dépasser. Une ambition qui rejoint directement la Stratégie de transformation numérique de l’Union africaine (2020–2030), qui appelle à une connectivité inclusive, à l’harmonisation des cadres réglementaires et à un renforcement institutionnel à l’échelle du continent. Une vision dans laquelle iPRIS s’inscrit pleinement.
Le chemin vers une connectivité véritablement significative ne passe pas uniquement par la technologie.
Il passe, avant tout, par l’équité.






