Par la Prof. Caroline Wamala-Larsson

Résidant en Suède depuis plus de deux décennies, j’ai pu observer les accomplissements d’une politique de télécommunications coordonnée. Je me souviens d'être arrivée tard un soir d’hiver à Bruxelles pour une conférence. La ville m’était inconnue, les rues étaient calmes et j’ignorais comment rejoindre mon hôtel. Depuis la gare, j’ai appelé mon mari à Stockholm ; grâce aux cartes en ligne, il m’a guidée pas à pas jusqu’à destination.

À travers l’Europe, la connectivité suit l’utilisateur et non la frontière. Que l’on voyage de la Suède vers la Norvège ou plus au sud vers l’Espagne, le téléphone fonctionne comme si l’on n’avait jamais quitté son pays. Les appels coûtent le même prix, les réseaux sont fluides et l’expérience est pratiquement invisible. Ce résultat n’est pas le fruit du hasard : il découle d’une coopération réglementaire entre des pays ayant choisi de faire de la connectivité abordable et fiable une priorité pour leurs citoyens. Dans de nombreuses régions d’Afrique, notamment le long des zones frontalières, la réalité est tout autre.

En Afrique subsaharienne, les communautés frontalières fonctionnent davantage comme des espaces sociaux et économiques partagés que comme des divisions nettes. Les échanges commerciaux, les liens familiaux et les déplacements quotidiens traversent des frontières imposées par l’histoire coloniale plutôt que définies socialement. Pourtant, les réseaux mobiles ne reflètent pas cette réalité. Les téléphones se connectent fréquemment à des signaux étrangers sans avertissement, déclenchant des frais d’itinérance ou des interruptions de service. Pour beaucoup, ce n’est pas seulement un inconvénient ; c’est un coût.

Prenons l’exemple de Nana Mensah, propriétaire d’une petite boulangerie à Aflao, une ville située le long de la frontière entre le Ghana et le Togo. Son activité repose en grande partie sur la connectivité mobile pour coordonner ses clients, passer des commandes auprès de ses fournisseurs et gérer les livraisons. Pourtant, même dans un périmètre restreint, son téléphone peut se connecter au réseau d’un pays voisin.

Les répercussions dépassent sa seule situation : ses clients peinent à la joindre, des commandes sont retardées et les communications avec ses fournisseurs d’ingrédients deviennent aléatoires. À terme, ces perturbations se traduisent par des ventes imprévisibles et une instabilité économique pour son entreprise. Chaque basculement involontaire de réseau introduit une incertitude dans une activité qui repose pourtant sur la fiabilité.

Des dynamiques similaires se retrouvent en Afrique de l’Est. Pour les commerçants transfrontaliers à Busia ou les transporteurs à Namanga, la connectivité est une bouée de sauvetage permettant les paiements mobiles, l’accès aux informations de marché et la coordination des équipes. Quand les réseaux défaillent, la productivité en pâtit directement.

Du 9 au 12 mars 2026, des régulateurs et des experts se sont réunis à Accra, au Ghana, dans le cadre du programme d’apprentissage entre pairs iPRIS. Cette rencontre a fait suite aux échanges tenus en Suède en novembre 2025, réunissant des autorités nationales de régulation de toute l’Afrique, des organisations sous-régionales et des partenaires internationaux. Un constat s’est imposé : si la couverture mobile s’est étendue, l’accessibilité financière et la fiabilité restent inégales dans les zones frontalières.

Des solutions concrètes commencent toutefois à émerger. Au Ghana, la National Communication Authority a lancé un projet pilote de sensibilisation à Aflao pour aider les habitants à configurer leurs téléphones et éviter l’itinérance involontaire. À l’échelle régionale, le cadre « One Network Area » (ONA) en Afrique australe montre l'exemple. Des pays comme le Botswana, la Zambie, le Zimbabwe et le Malawi harmonisent leurs tarifs d’itinérance, avec des réductions allant de 10 % à plus de 90 %. En Afrique de l’Est, l’initiative ONA traite désormais les communications transfrontalières presque comme des appels locaux entre le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda.

Il est désormais nécessaire de passer de réformes isolées à des cadres de connectivité régionaux pleinement intégrés. Les régulateurs doivent accélérer l’harmonisation pour garantir la cohérence des tarifs et la protection des consommateurs ; la fragmentation est un frein au progrès. Par ailleurs, les politiques doivent refléter les réalités vécues, car la connectivité se vit différemment selon le genre, l’âge et le niveau de revenus.

Enfin, la connectivité doit être reconnue comme une infrastructure économique vitale. Le commerce intra-africain et la finance numérique dépendent de communications fiables. La collaboration entre les régulateurs, les opérateurs et les partenaires au développement sera déterminante pour faire évoluer ces solutions. La possibilité de joindre un proche ou un partenaire d'affaires ne devrait jamais dépendre d'un basculement de réseau involontaire.